Alberta (Canada) : un coup d’arrêt à l’extension de l’euthanasie ?
Avec le projet de loi 18 sur les garanties relatives à l’euthanasie de dernier recours (Safeguards for Last Resort Termination of Life Act), la province canadienne de l’Alberta entend restreindre l’accès à l’aide médicale à mourir (AMM). Présentée en mars 2026 et adoptée en troisième lecture le 22 avril dernier, cette loi marque une rupture majeure avec l’évolution du cadre canadien de l’euthanasie, qui s’était continuellement élargi depuis 2016.
L’objectif principal du texte est de mettre fin à l’AMM de deuxième niveau (Track 2 MAID), c’est-à-dire l’accès à l’euthanasie pour des personnes dont « la mort naturelle n’est pas raisonnablement prévisible » (espérance de vie inférieure à 12 mois). La réforme fédérale de 2021 avait en effet ouvert l’accès à l’euthanasie à des personnes souffrant de handicaps, de maladies chroniques ou de souffrances jugées intolérables, sans pronostic vital engagé à court terme. C’est notamment contre cette évolution que la province de l’Alberta a décidé de réagir.
Une réaction à des dérives dénoncées depuis plusieurs années
Cette orientation constitue une rupture importante dans le paysage canadien. Alors que le gouvernement fédéral prévoit toujours, à partir de 2027 (après l’avoir reporté de trois années en 2024), l’ouverture de l’AMM aux personnes souffrant exclusivement de troubles mentaux, l’Alberta affirme vouloir protéger les personnes vulnérables contre une logique où la mort pourrait devenir une réponse à l’absence de soins, de soutien social ou d’accompagnement.
Les critiques de l’extension canadienne de l’euthanasie se sont multipliées ces dernières années, notamment de la part d’associations de défense des personnes handicapées, mais aussi par le biais de rapports de l’ONU. Plusieurs organisations ont dénoncé le fait que de nombreuses personnes demandent l’AMM moins en raison de douleurs incontrôlables que d’un manque d’accès au logement, aux soins ou à l’aide sociale. Le débat s’est particulièrement cristallisé autour du Track 2. Pour ses opposants, cette évolution a progressivement transformé l’AMM en une réponse possible à des situations de vulnérabilité sociale ou psychologique.
Le projet de loi prévoit également l’interdiction des demandes anticipées d’AMM (déjà possible actuellement au Québec), par lequel une personne pourrait exprimer à l’avance sa volonté d’être euthanasiée dans le futur si elle venait à être incapable d’y consentir au moment venu. L’Alberta affirme ainsi que l’AMM ne peut être pratiquée que sur la base d’un consentement actuel, clair et réitéré par une personne jugée apte au moment de l’acte.
Une fracture éthique majeure
Au-delà du débat juridique, le projet de loi 18 révèle une fracture anthropologique profonde. Deux visions de la médecine et de la société s’opposent. La première considère l’autonomie individuelle comme le principe suprême : dès lors qu’une personne juge sa souffrance insupportable, la société devrait lui permettre de mettre fin à sa vie dans un cadre médicalisé. La seconde rappelle que l’autonomie ne peut être pensée indépendamment de la vulnérabilité. Une société qui propose la mort à des personnes fragilisées par la maladie, le handicap, l’isolement ou la précarité risque progressivement de transformer un « droit » en pression implicite. Dès lors, le consentement du patient peut-il encore être considéré comme pleinement libre ?
Le cas canadien illustre bien la boîte de pandore que constitue la légalisation de l’euthanasie : en moins de dix ans, l’AMM est passée d’une exception strictement encadrée pour les personnes en fin de vie à une banalisation de sa pratique qui n’a cessé de s’élargir. En cherchant à enrayer cette dynamique, l’Alberta rappelle qu’il demeure possible - et même nécessaire - de poser des garde-fous face à une logique où le droit à mourir risque de supplanter le devoir sociétal de protéger les plus vulnérables.