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Quelle politique de prévention du suicide dans un pays qui autorise l'euthanasie pour dépression ?

Quelle politique de prévention du suicide dans un pays qui autorise l'euthanasie pour dépression ?

La récente mort par euthanasie de Siska, jeune femme de 26 ans souffrant de dépression, a ravivé le débat sur la prise en charge de la santé mentale en Belgique, mais aussi sur la cohérence entre l'accès à l'euthanasie pour trouble psychique et la prévention du suicide.

Siska De Ruysscher est décédée par euthanasie le 2 novembre dernier, pour motif de dépression, de stress post-traumatique et de trouble de l’attachement.

Le nom de cette jeune femme s’ajoute à celui d’autres personnes – en particulier de jeunes adultes – sur lesquelles une euthanasie a été pratiquée ces dernières années en Belgique, sur la base des troubles psychiques dont elles souffraient.

Comme dans le cas de Shanti De Corte (survivante des attentats terroristes de l’aéroport de Zaventem et euthanasiée à 23 ans), Tine Nys (euthanasiée à 38 ans) ou d’autres personnes souffrant de dépression ou d’autres maladies psychiques, la médiatisation de l’euthanasie de Siska a relancé le débat public sur les insuffisances du système de soins de santé mentale en Belgique, mais aussi sur la pertinence de l’euthanasie comme réponse à de telles situations de souffrance.

Rappelons que, dès son adoption en 2002, la loi belge sur l’euthanasie n’a jamais conditionné l’accès à l’euthanasie au fait que le patient soit en phase terminale ni en fin de vie. Le caractère « inapaisable et insupportable » de la souffrance et l’existence d’une affection « incurable » sont les deux critères centraux du cadre belge. S’y ajoute la condition relative à la conviction, dans le chef du médecin et du patient, « qu'il n'y a aucune autre solution raisonnable dans sa situation ».

Ceci conduit à ce que l’euthanasie soit progressivement envisagée comme réponse « médicale » à certains patients souffrant de dépression, de trouble de la personnalité voire d’autisme (comme dans le cas de Tine Nys) de manière chronique.

Absence de consensus sur le caractère incurable d’une dépression

L’on sait pourtant l’absence de consensus, sur le plan scientifique, quant au fait de pouvoir considérer certaines dépressions ou d’autres maladies psychiques chroniques comme incurables, au sens où l’exige la loi sur l’euthanasie (voy. News IEB 22/01/2020). De nombreux psychiatres et psychologues belges remettent ainsi en question depuis plusieurs années la pratique de l’euthanasie fondée uniquement sur la base de troubles psychiques (voy. par exemple la tribune parue en janvier 2018 dans De Morgen). De nombreux patients psychiatriques dont la demande d’euthanasie avait déjà été acceptée (et dont la situation était donc jugée incurable) ont ainsi finalement changé d’avis, à la faveur par exemple d’une rencontre amoureuse ou d’une réconciliation familiale. À titre d’illustration, on mentionnera le cas de la jeune Emily, alors âgée de 24 ans en 2015, et ayant fait l’objet d’une vidéo documentaire du magazine The Economist au sujet de sa demande d’euthanasie pour dépression (« 24 and ready to die ») : malgré un avis favorable des médecins, la jeune femme renonça in extremis à l’euthanasie.

L’euthanasie présentée comme alternative au suicide

Formellement, il n’a pourtant encore jamais été sérieusement question de revoir le cadre légal en matière d’euthanasie pour trouble psychique en Belgique. Dans plusieurs de ses rapports officiels, la Commission fédérale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie (CFCEE), indiquait d’ailleurs que « chez les jeunes patients, […] les tentatives de suicide ratées ont fait prendre conscience aux personnes concernées qu’il existait aussi une autre façon, plus digne, de mettre fin à ses jours [ndlr : à savoir l’euthanasie]. » (voy. par exemple le rapport 2018-2019, p. 41).

En d’autres termes, la Commission officiellement chargée de contrôler la légalité des euthanasies déclarées par les médecins et d’évaluer l’application de la loi belge considère que l’euthanasie constitue une alternative aux tentatives de suicide chez les jeunes.

Euthanasie et prévention du suicide : quelle cohérence ?

Dans ces conditions, comment concevoir la poursuite de politiques de prévention du suicide de la part d’un État qui, dans le même temps, permet et organise l’euthanasie de certaines personnes souffrant de troubles psychiques ? Si la demande d’euthanasie d’un patient psychiatrique est réputée « volontaire, réfléchie et répétée » et exempte de « pression extérieure » (art. 3, §1er de la loi), la tentative de suicide peut l’être en réalité tout autant, à tel point que rien ne distingue formellement les deux pratiques, si ce n’est, dans le cas de l’euthanasie, l’intervention de médecins venant valider la demande de mort et concrétiser celle-ci.

Crise de la santé mentale : effet apaisant de l’euthanasie comme ultime option ?

Les données relatives à la santé mentale et sociale en Belgique montrent dans le même temps que les troubles psychiques constituent un problème de santé publique majeure, en comparaison d’autres pays de l’UE, en particulier s’agissant des taux de suicide ou de tentative de suicide. Parmi les personnes particulièrement à risque de développer de tels troubles, figurent les adolescents et les jeunes adultes, notoirement depuis la crise sanitaire liée au COVID-19, mais aussi les personnes âgées.

Dans ce contexte, d’aucuns considèrent qu’ « offrir » à un patient psychiatrique la possibilité de l’euthanasie comme ultime recours éventuel permettrait à celui-ci de vivre sa maladie de manière plus apaisée, sachant que cette option de suicide « propre », « plus digne » (pour reprendre les termes de la CFCEE) lui serait accessible, et lui éviterait ainsi de devoir tenter de se suicider le cas échéant.

Euthanasie et suicide, pas si éloignés ?

Les études disponibles sur le sujet ne semblent pourtant pas démontrer une incidence positive de l’ouverture de l’euthanasie aux patients psychiatriques sur le taux de suicide global. Au contraire, selon la revue de littérature réalisée par l’Anscombe Bioethics Centre, il apparaît que la possibilité de l’euthanasie conduise certains patients qui n’auraient pas envisagé le suicide en l’absence d’une telle possibilité, à demander à mourir par euthanasie.

Alors que l’euthanasie est généralement présentée dans le débat public comme étrangère à la question du suicide, on remarque désormais certains rapprochements de fait entre ces deux problématiques. Si la loi exige toujours la présence d’une affection incurable comme préalable à toute euthanasie, l’interprétation subjective des conditions de souffrance et de maladie liées à une demande d’euthanasie rend certaines demandes d’euthanasie en réalité difficiles à distinguer d’une volonté de suicide. En témoigne d’ailleurs la mention de plus en plus récurrente, ces dernières années, sur les articles de presse belge consacrés à l’euthanasie, du numéro de téléphone de la ligne d’écoute du centre de prévention du suicide.

Quelle liberté de choix face aux carences de la prise en charge ?

Plus fondamentalement, l’euthanasie de Siska De Ruysscher souligne surtout les défaillances du système belge de soins de santé mentale et de psychiatrie, tant du point de vue de son manque de moyens que de l’inadéquation de ses méthodes de prévention et de prise en charge. Comme en témoignait Siska elle-même à travers la médiatisation de son recours à l’euthanasie, les délais d’attente, le manque de suivi et l’isolement ont fait d’elle « le produit d’un système défaillant ».

En l’absence de soins psychiatriques réellement accessibles et efficaces, l’euthanasie pour trouble psychique n’apparaît dès lors plus comme le fruit de l’autonomie et de la liberté individuelles, mais comme la conséquence extrême d’un échec de la société et des autorités à soutenir et soulager de manière effective ces personnes fragilisées.

Outre l’amélioration de la prise en charge de ces patients, l’enjeu consiste désormais aussi à inclure la prévention de l’euthanasie pour trouble psychique dans les politiques de prévention du suicide, et, comme le demandent de nombreux médecins et scientifiques, à opérer une remise en question véritable du cadre légal et médical en matière d’euthanasie dans le cas de patients psychiatriques.

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