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Modification génétique des embryons humains : porte ouverte à l’eugénisme ?

Modification génétique des embryons humains : porte ouverte à l’eugénisme ?

Des chercheurs de l’université Columbia de New York ont annoncé avoir utilisé une technique d’édition de base pour modifier le génome d’embryons humains au stade de la première cellule (zygote). Alors que l’étude (preprint) n’a pas encore été évaluée par les pairs, elle suscite déjà des interrogations. Alors qu’aucune perspective thérapeutique n’est encore envisageable, ces recherches pourraient cependant raviver la tentation d’utiliser la technologie pour tenter d’augmenter génétiquement des embryons humains.  

Recherche sur des embryons humains : sujets ou objets de l’étude ?  

Depuis plusieurs années, la technique du CRISPR Cas9 est utilisée pour modifier les gènes en coupant le double brin d’ADN où a eu lieu une mutation délétère, et remplacer la séquence mutée par une séquence d’ADN qui corrige la mutation. Dans l’étude en question, les chercheurs ont voulu savoir s’il était possible de modifier des embryons humains sans provoquer les dommages chromosomiques courants avec CRISPR Cas9 (perte d'un segment chromosomique entier, des réarrangements chromosomiques ou encore du mosaïcisme, cfr. infra). Pour cela, ils ont utilisé la technique de l'édition de base qui permet d'apporter des modifications précises sur une lettre dans l’ADN, sans couper complètement le chromosome.  

Pour tester cette technique, les chercheurs ont ciblé trois gènes à modifier : le premier, PCSK9, agit sur la fabrication du "mauvais" cholestérol. En le désactivant, on pourrait réduirait le risque d'infarctus. Les gènes HBG1 et HBG2 interviennent dans la production de l'hémoglobine fœtale. Les imiter permettrait d'atténuer des maladies comme la drépanocytose (maladie héréditaire qui déforme les globules rouges, obstruant les vaisseaux sanguins et causant une anémie et des crises douloureuses). Pour chacun de ces gènes, les chercheurs ont remplacé une lettre (une adénine (A) en guanine (G)). D’après les résultats de cette étude, il semblerait que les mutations opérées sur ces gènes n’ont provoqué aucune grande délétion (anomalie chromosomique ou mutation consistant en la perte irréversible d'un segment d'ADN ou d'un chromosome), ni cassure chromosomique et aucun réarrangement majeur.  

Cependant, ils ne sont pas parvenus à éviter le mosaïcisme (cela concernait 7 embryons sur 9 examinés). Cette anomalie correspond au fait que toutes les cellules de l’embryon n’ont pas reçu - ou seulement partiellement - la modification génétique. Il en résulte un mélange de cellules génétiquement différentes au sein du même embryon. Une intervention encore plus précoce sur l’embryon pourrait permettre de limiter cet effet selon les chercheurs. De plus, pour l’édition des gènes HBG1 et HBG2, des erreurs d’insertion dans l’ADN (effets hors cible) ont été constatées.  

Enfin, les chercheurs ont découvert que lorsque l'outil de modification de l’ADN était injecté sous forme de protéine, les embryons se développaient normalement jusqu'au stade blastocyste (embryon de 5 à 6 jours). En revanche, son administration sous forme d'ARNm* entrainait systématiquement un arrêt précoce du développement embryonnaire.  

Si à ce stade, les chercheurs admettent que l’application clinique de cette technique reste prématurée, de nombreuses questions éthiques se posent déjà.  

De la recherche fondamentale à la tentation du « bébé sur mesure » 

A l’heure actuelle, aucun pays n'autorise la modification génétique d'embryons humains en vue d'une grossesse (lignée germinale transmissible). Toutefois, la recherche fondamentale sur des embryons modifiés en laboratoire (puis détruits) est légale sous conditions dans quelques pays comme le Royaume-Uni, la Belgique ou encore la Chine et les États-Unis.  

En Europe, la Convention d’Oviedo interdit notamment la création d'embryons humains à des fins de recherche et les modifications germinales (héréditaires). Cet instrument juridique contraignant vise à protéger la dignité, l'identité et l'intégrité de l'être humain face aux dérives possibles des applications de la biologie et de la médecine. Si à ce jour 29 pays européens l’ont ratifiée, la Belgique ne l’a pas signée, privilégiant sa propre législation en matière de recherche sur les embryons, plus permissive.  

Si la technologie de l’édition de base est surtout capable de créer des mutations précises liées à une maladie plus qu'à la création de « bébés sur mesure », le risque d’un glissement progressif a tout de même été souligné par certains bioéthiciens comme Hank Greely (Nature) : « On pourrait créer un laboratoire de fécondation in vitro et un laboratoire de tests génétiques pour quelques millions de dollars seulement et commencer à faire ça », explique Greely. Il en résulterait « la naissance d’enfants gravement malades. ». Le précédent de 2018 sur les deux fillettes dont le génome a été modifié au stade embryonnaire montre que lorsque la technologie existe, la tentation est forte de l’utiliser malgré les interdictions et les inconnues sur la santé à long terme.  

 Sélectionner plutôt que soigner : le risque de l’eugénisme  

La technique de l'édition de base pose finalement la question de savoir s’il est souhaitable de sélectionner, de modifier et d’améliorer délibérément les traits génétiques des générations futures.  Actuellement, le diagnostic pré-implantatoire (DPI) procède déjà à une sélection des embryons conçus in vitro afin d'éviter de transmettre des maladies graves. Mais une telle sélection pourrait concerner des traits non pathologiques. C’est d’ailleurs l’objectif d’entreprises comme Nucleus Genomics aux États-Unis, qui proposent aux parents d’analyser l’ADN de leurs embryons afin de sélectionner le « meilleur embryon » à implanter. Il ne s’agit plus de choisir un embryon indemne de maladie, mais un embryon dont le profil génétique laisse penser qu’il aura les traits souhaités par ses parents. Ou par la société ?  

Si elles se généralisaient, ces techniques de sélection et de modification des embryons pourraient conduire les parents à choisir de modifier génétiquement leur enfant plutôt que de prendre le « risque » de faire naître un enfant imparfait. Ceci pourrait rendre collectivement plus difficile l’accueil d’un enfant porteur d’une maladie génétique ou d’un handicap. Les parents qui refuseraient d'y recourir et qui donneraient naissance à des enfants avec des « défauts » considérés comme évitables, pourraient à leur tour être stigmatisés. Quant à l’enfant ainsi programmé pour répondre aux souhaits de ses parents, pourra-t-il encore se sentir libre de devenir lui-même ?   

 

*L’ARNm est une copie temporaire d'une partie de l'ADN. Il transporte les instructions génétiques du noyau vers la cellule pour fabriquer les protéines nécessaires à la vie.  

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